Les répétitions à Fribourg se déroulent au-delà de mes espérances. Je suis merveilleusement bien accueillie, l’équipe est formidable (on dirait un poncif, mais quand c’est vrai, il faut le dire !), le chef de chant est exemplaire de soutien et d’efficacité. Je dois dire que la beauté de la Suisse en décembre, ainsi que la fête de Saint Nicolas, patron de la ville, ajoutent beaucoup à l’ambiance féérique de mon expérience.
Je rencontre l’Orchestre de chambre fribourgeois pendant les répétitions « scènes orchestre », puis je le dirige à la pré-générale. Les musiciens se montrent bienveillants, attentifs, encourageants. Je me sens en confiance, dans cette aventure folle. C’est ma toute première fois en fosse, et je découvre concrètement la complexité d’avoir à gérer deux niveaux simultanément, ce rôle de petite charnière entre le plateau avec les chanteurs en hauteur, et l’orchestre dans les profondeurs.
Le jour de ma grande première, je n’ai même pas le trac. Il faut dire que j’utilise des exercices de respiration et de concentration afin de ne pas me laisser déborder par les pensées parasites. J’avais préparé autant que je le pouvais, j’allais faire de mon mieux, et surtout, j’avais comme objectif de prendre du plaisir.
Pendant la représentation, je me suis sentie dans l’état de « flow », cette concentration maximale qui nous fait oublier le temps qui passe, et nous fait vivre l’instant présent intensément.
Je ne me souviens plus en détail des moments qui ont suivi. J’étais émue, j’étais fatiguée, j’avais faim. Les saluts, attention à ne pas tomber. Ranger ses affaires, ne rien oublier dans la loge ni dans la fosse. Retrouver dans la foule du public mes parents, mon compagnon, et les amis qui étaient venus me soutenir. Profiter quand même du moment, avec eux, avant de rentrer à l’hôtel et aller dor-mir.
Depuis cette expérience, quand j’imagine diriger Rusalka, je ne pense plus « What ?! Je vais la diriger dans deux mois ?! », mais « Ok, c’est possible, quel défi m’attend après ? »
En écrivant ces lignes, j’observe avec plaisir et fierté cette évolution sur mon rapport avec Rusalka : le passage de la partition piano-chant vers la partition d’orchestre s’est effectué assez logiquement. C’est une vraie continuité : je n’ai pas laissé derrière moi mon identité de cheffe de chant, je l’ai emmenée avec moi au pupitre. Ainsi, cette première représentation en fosse ne m’a pas seulement appris que j’étais capable de diriger un opéra, elle m’a donné la certitude que j’y avais toute ma place.