Jusqu’à cet été, je n’avais jamais joué Carmen en production. Cela peut paraître étonnant pour une cheffe de chant française — on me l’a d’ailleurs parfois fait remarquer ! Il se trouve simplement que l’occasion ne s’était jamais présentée. J’ai fait beaucoup d’autres œuvres passionnantes, et heureusement, ma vie musicale promet d’être encore longue.
Mais cet été, j’ai enfin eu l’occasion de me confronter à ce monument de l’opéra et de la culture française, grâce à l’académie d’été Les Escales Lyriques, où j’interviens régulièrement comme cheffe de chant depuis près de vingt ans.
Carmen, pour moi, c’est d’abord des souvenirs d’enfance : les enregistrements que nous écoutions à la maison, et les passages entiers que nous chantions de mémoire avec mon frère et mon père pendant nos randonnées d’été. C’est ensuite une œuvre que j’ai beaucoup jouée au piano, même par bribes, en cours, en auditions, en coaching, en concert.
Pas une année ne passe sans que j’ouvre la partition. J’ai même passé tout un mois, l’année dernière, le nez dans la partition d’orchestre pour préparer ma participation à la Vienna Opera Academy. Au final, comme nous étions trop nombreux sur Carmen, je me suis rabattue avec bonheur sur Così fan tutte, que j’avais également préparé. Mais ce travail m’avait donné l’occasion de commencer à réfléchir à cette œuvredu point de vue de la direction.
Je m’étais posé beaucoup de questions lors de cette période de préparation. Comment rendre compte, à travers ma gestique, de la liberté de phrasé propre à cette œuvre ? Comment montrer dans mes bras ce que mes doigts font sans y penser ? Comment véritablement accompagner la ligne de chant, respirer avec elle, assouplir la dynamique, façonner l’agogique ?
Cet été, j’ai enfin eu l’occasion de mettre en pratique certaines de ces questions.
Le projet des Escales Lyriques est de donner à de jeunes chanteurs lyriques, sélectionnés sur audition, l’opportunité d’approfondir un rôle musicalement et théâtralement, de travailler avec des chefs de chant et un metteur en scène, puis de le présenter plusieurs fois en public sur l’île d’Yeu, avec chœur, lumières et costumes. Le tout au piano à quatre mains, donc sans orchestre ni chef.
Cette configuration donne à mon collègue Sergey Volyuzhskiy et à moi-même un rôle assez particulier : nous devons réduire, interpréter et diriger tout à la fois.
La partition à quatre mains n’existant pas, nous nous chargeons d’abord de son adaptation à partir de la partition d’orchestre et du piano-chant. Nous testons et retravaillons notre version en répétition, n’hésitons pas à changer plusieurs fois d’avis, tâchons de ne pas nous disputer la phrase de la clarinette ou les arpèges de la harpe, puis nous jouons pendant les représentations.
Mais notre responsabilité ne s’arrête pas là. Il faut organiser les répétitions musicales, décider des tempos, donner leurs départs aux solistes… et parfois même privilégier un geste de battue plutôt qu’une phrase au piano, les mains ne pouvant être partout à la fois.
Une sorte de double casquette, entre chefs de chant et chefs d’orchestre.
Je me souviens en particulier de la fin de l’acte II. Solistes et chœurs interviennent, au moment crucial de « Et surtout, la chose enivrante : la liberté ! ». Je dois alors lâcher le clavier, me lever, diriger tout ce petit monde, le texte sur mes lèvres, tout en tournant les pages de Sergey qui joue seul le tutti d’orchestre. Puis, après le point d’orgue, couper la dernière note chantée et, dans la seconde qui suit, me rasseoir au piano pour le postlude enivré de l’orchestre.
Une façon comme une autre de jouer avec mes deux casquettes !
Le travail de cet été n’est encore qu’une première approche de Carmen. J’ai avancé sur certaines de mes questions, sans pour autant avoir encore toutes les réponses. En tout cas, il m’a donné une furieuse envie de me replonger dans la partition — cette fois en tant que cheffe d’orchestre. J’aime cette idée qu’une œuvre puisse devenir une compagne de route, nous accompagner longtemps, se transformer avec nous.
En attendant, je tire le fil des discussions avec mon père, mélomane passionné par cet opéra, au point qu’il est actuellement en train d’écrire un essai intitulé Les trois Carmen. Nos récentes conversations m’ont rappelé quelque chose que j’aime particulièrement dans le travail sur un opéra : plus on croit connaître une œuvre, plus elle semble avoir de choses à nous apprendre.
Mon histoire avec Carmen a commencé sur les chemins de mon enfance. J’espère qu’elle continuera un jour sa route jusque dans une fosse d’orchestre.
